Jeanne et le droit de vote

Atelier d’Ecriture Adulte.

Atelier d’Ecriture Adulte.

Atelier animé par Nadine Kerveillant, « Écritures en chemin » à la médiathèque de Boën-sur-Lignon

Dimanche 29 avril 1945, jour d'élections municipales. Le premier jour où les femmes votent, suite au droit de vote qui leur a été accordé en 1944.

Petit village de campagne, nous sommes le dimanche 29 Avril 1945, jour d'élections municipales mais où est l'enjeu ? Une seule liste est présentée, celle de Monsieur DUFOUR, le plus gros paysan de la commune ; l'événement du jour, c'est plutôt le droit donné aux femmes de participer au vote.

Des groupes se forment sur la place du village, ceux des hommes tous d'un certain âge, car les plus jeunes sont encore à la guerre ou prisonniers ou dans le maquis.

Au goutte à goutte à petits pas pressés, arrivent les femmes, des jeunes comme des plus âgées, ce sont elles qui assurent la continuité de l'activité et de la vie dans les fermes.

Chez les hommes ça discute fort. Tous sont endimanchés, costume, chemise blanche, cravate pour la plupart.  Ça pêche un peu côté chaussures, nombreux sont ceux qui portent des sabots de bois qui martèlent chacun de leurs mouvements. Des bribes de conversation s'élèvent du groupe aux échos plutôt hostiles à cette affluence des femmes vers les urnes. « Regarde la Jeanne, crois-tu qu'elle y comprend quelque chose à la politique ? ». « Déjà qu'elles ont pris la place des hommes dans les fermes, voilà que maintenant elles vont décider de qui commande à la commune...si ça continue, elles vont bien finir par se faire élire, on est dans de beaux draps... »

Chez les femmes, on s'est aussi endimanché : le fichu noué sous le menton, longue robe noire, châle sur les épaules et galoches aux pieds. Elles échangent sur leur sentiment à l'occasion de ce grand chamboulement dans leur vie de citoyennes. Quoi de plus normal pour elles que de prendre part à la vie publique du village, alors qu'elles sont déjà réquisitionnées pour maintenir au mieux l'activité de la ferme et en quelque sorte nourrir le pays.

C'est la Jeanne qui fait le premier pas vers le bureau de vote, entraînant sur ses talons ses consœurs citoyennes ; il leur faut affronter les regards insistants des élus qui tiennent les registres ; bien dévisagées de la tête aux pieds, une à une elles présentent leurs justificatifs d'état civil, avant de passer dans l'isoloir, étape qui dessine un sourire sur le visage des élus installés au bureau. Devoir accompli et tous documents signés, elles sortent la tête haute et fières de cet acquis avant d'aller à l'épicerie acheter quelques emplettes pour assurer les repas de la semaine à venir.
 
Quant aux hommes, leur devoir accompli, ils ont déjà rejoint le bistrot du village où ils partagent la chopine de rouge en continuant à commenter cet affront qui leur a été fait ; ils vont prolonger ce moment une bonne partie de la journée où, éméchés, ils finiront par trinquer à ce progrès démocratique.

     Agnès C



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